Le corridor

par Élyse Charbonneau

Le corridor par Élyse Charbonneau ches Les éditions première chance

Mère de deux merveilleux enfants, Elyse Charbonneau est à Laval, où elle a passé la majeure partie de sa vie. Amoureuse de la nature, elle tente de s’approcher le plus possible des Laurentides. Elle a fait des études en cinéma au Cégep Montmorency, domaine dans lequel elle a travaillé quelques années. Comme elle souhaitait éventuellement fonder une famille éventuellement, elle a vite compris qu’elle devait s’orienter vers une autre carrière, même si elle adorait son métier. C’est pourquoi elle a ensuite évolué dans le secteur de la santé. Or, malgré tout l’amour qu’elle éprouvait pour sa clientèle, elle savait, en son for intérieur, qu’elle ne se trouvait pas au bon endroit. Puis, après une grossesse difficile, on lui a suggéré de se lancer dans l’écriture. Un conseil qu’elle a suivi, pour notre plus grand bonheur.

On vous propose le prologue du roman paru en 2016

Elle ouvre la porte et entre. Sa main droite se place instinctivement devant ses yeux larmoyants en guise de protection. Ses paupières agissent contre sa volonté et tentent de se fermer se sentant agressées par une vive lumière blanche aveuglante. Le paysage se dessine finalement devant elle. Un corridor. Un simple et long corridor blanc silencieux où seules de nombreuses portes lui font contraste. La jeune femme baisse la tête et constate avec effroi que sa belle robe fleurie et ses magnifiques sandales noires ont été troquées par de vulgaires habits de coton, soit un chandail à manches courtes, un pantalon, des bas et des chaussures de course, tous absents de quelque couleur que ce soit, s’agençant parfaitement aux murs qui l’entourent. Ne sentant plus sa voluptueuse chevelure châtaine lui tomber sur les épaules, elle porte ses mains sur sa tête et comprend qu’ils sont maintenant retenus en queue de cheval. Ne comprenant pas ce qui lui arrive ni où elle se trouve, elle se retourne brusquement voulant emprunter la porte qu’elle venait tout juste de traverser. Retourner d’où elle vient. Rien. La porte a disparu et fait maintenant place à un mur de briques rouges. La vue embrouillée par les larmes, elle parcourt de ses doigts tremblants la cloison, à la recherche d’une possible porte secrète, d’une faiblesse dans le ciment. N’ayant pour résultat que des éraflures, elle succombe à la panique. Caroline frappe de toutes ses forces sur cette paroi qui la garde prisonnière dans ce couloir qui lui est totalement inconnu. À bout de souffle et épuisée, elle s’écroule sur le sol froid, le visage et les mains enflés, faute de douleur et de larmes versées en abondance. Sa gorge brûlante et irritée par ses hurlements la fait souffrir. Recroquevillée dans un coin, elle serre fortement ses jambes contre son torse et contemple le silence insupportable.

Elle regarde, observe, analyse. Elle appelle au secours, demande s’il y a quelqu’un. Aucune réponse. Les mains devant les yeux, elle tente de fouiller dans sa mémoire à la recherche de son plus récent souvenir.

Où étais-je? Avec qui? Se demande-t-elle. Elle se rappelle pourtant la manière dont elle était vêtue, mais reste incapable d’incorporer sa tenue dans un événement. Ça ne peut être qu’un rêve. Elle se dit que si elle retire ses mains de son visage tout doucement, le plafond de sa chambre lui apparaîtra comme par magie et la peur fera place au soulagement. Une ouverture se forme tranquillement entre son majeur et son index. Brusquement, ses deux mains s’écartent pour laisser son visage à découvert, laissant ses yeux horrifiés réaliser qu’elle est toujours enfermée dans cet intimidant corridor. Incapable d’accepter la situation, elle retourne dans sa tête et tente de faire le vide. Maintenant un peu plus calme et ayant presque retrouvé ses esprits, elle se lève tranquillement et entame le pas, ne sentant aucune présence menaçante. Les portes sont numérotées de 1 à 38 et ne donnent aucun indice sur ce qui peut se passer derrière. Plusieurs questions lui hantent l’esprit : où suis-je? Pourquoi suis-je ici? Que se passe-t-il? Son corps tout entier recommence à trembler. Elle place sa tête entre ses mains et tente de se ressaisir. Elle doit rester calme et essayer de comprendre ce qui lui arrive, ce qu’elle doit faire pour retourner chez elle. Malgré le fait qu’elle se retrouve dans cet endroit depuis peu, le confort de son foyer lui manque. La douceur et la chaleur de sa couverture préférée dont elle ne peut se séparer lorsqu’elle s’assoit confortablement dans son divan pour regarder la télé, l’odeur d’un bon café réconfortant, mais par-dessus tout, sa famille lui manque désespérément. Surprise par cette saugrenue pensée, elle cherche à comprendre pourquoi lui apparaît cette soudaine envie d’être en leur présence. Caroline avait cessé de gaspiller son énergie à simplement penser à eux. Depuis plusieurs années maintenant, elle n’a plus de contact avec ses proches. Après s’être disputée avec sa sœur, elle avait coupé les ponts. Les réelles raisons de cette querelle lui échappent totalement. Ses parents trouvant son comportement inacceptable s’étaient rangés du côté de l’aînée, ce qui lui avait brisé le cœur. Immergée dans l’orgueil, la honte, la colère et la rivalité, impossible pour elle de se rabaisser à téléphoner ou d’aller visiter sa soeur. De toute façon, ce n’est pas à elle de faire les premiers pas, car la seule chose dont elle se souvienne est que c’est elle qui mérite des excuses et non le contraire. Entre-temps, sa sœur avait donné naissance à deux enfants dont elle n’a encore jamais fait la connaissance. C’était son choix et elle l’assumait parfaitement. Enfin, c’est ce qu’elle laissait croire et paraître. Elle avait même presque réussi à se convaincre que c’était vrai. Préférant avoir raison et gagner son point de vue, elle décida de rejeter tout ce qui pouvait lui apporter un bonheur inconditionnel dans sa triste vie. Aujourd’hui, se sentant plus seule que jamais, elle doute. Un sentiment nouveau se développe en elle. Le regret. Elle regrette la tournure des événements passés. Juliette a probablement outrepassé les bornes pour que Caroline lui en veuille à ce point. Elle en veut à sa sœur à qui tout réussit et qui possède tout ce qu’elle considère comme étant important et essentiel dans une existence, contrairement à elle, qui ne collectionne que les échecs dans tous les domaines. La jeune femme a toujours été consciente de la présence de ce doute qui rôdait dans tout son être. Il errait très profondément en elle, luttant pour sa survie, essayant de se faire entendre. Tentant de lui dire que peut-être elle avait tort, qu’il y avait matière à réflexion. Mais elle l’avait évité, enterré, refusait d’y prêter une quelconque attention. Elle réalise, tardivement certes, mais réalise tout de même que ce doute qui planait n’était pas là sans raison. Cette jalousie maladive ne lui a apporté rien de bon et elle se sent perdue plus que jamais. Caroline aimerait tant que cette querelle n’ait jamais eu lieu. Elle voudrait serrer sa sœur dans ses bras et l’avoir près d’elle, comme avant, pour surmonter cet obstacle dont elle ne connaît ni la cause ni l’ampleur. Ce n’est pas facile à avouer, mais elle a besoin de quelqu’un à ses côtés, elle a besoin de sa sœur. Même si elle s’était toujours montrée indifférente envers eux, elle voudrait embrasser ces deux enfants qui sont sans doute les deux plus merveilleux petits êtres sur la terre. Ceux qu’elle n’aura jamais la chance d’avoir, mais qu’elle pourrait tout autant aimer, comme si c’était les siens. Après mûres réflexions, sa soeur ne peut avoir commis un geste si grave qui peut justifier le fait de la rejeter ainsi, et encore moins ses enfants. Une idée terrifiante lui traverse l’esprit. Et s’il était trop tard? Peut-être se trouve-t-elle dans le corridor de la mort et n’aura jamais la chance de réparer ce qui a été brisé. Jamais elle ne pourra reposer en paix si elle n’a pas la chance de s’excuser, de supplier sa sœur de lui pardonner, de renouer avec leur passé. Caroline se retrouvera dans les limbes, ruminant et s’apitoyant sur son sort pour l’éternité. Elle inspire profondément, tente de contrôler de nombreuses larmes de culpabilité qui ne demandent qu’à jaillir de leur lieu de production. Elle doit absolument maîtriser ses émotions et ses états d’âme, car ce n’est, selon elle, pas le moment idéal pour remettre son existence en question. Elle n’arrive pas à comprendre ce qui lui arrive, jamais elle n’avait autant perdu le contrôle sur ses pensées. Il avait toujours été si facile, pour elle, de faire abstraction de tout ce qu’elle considérait comme nuisible dans sa vie. Premièrement, elle se sent pleine de vie, donc convaincue de ne pas être décédée. De toute façon, elle n’a pas le choix de faire toujours partie du monde des vivants, car elle reconnaît finalement qu’elle a des choses à régler. Deuxièmement, elle se dit qu’elle
devrait peut-être davantage se concentrer sur ce qu’elle peut contrôler afin de résoudre le problème, même s’il est de nature inconnue, plutôt que d’essayer de comprendre le pourquoi du comment. Remplie d’une soudaine et mystérieuse force, elle comprend qu’elle a deux choix : elle peut s’asseoir, sucer son pouce, se morfondre en attendant qu’on vienne miraculeusement la sauver; ou prendre les choses en main, choses qu’elle aurait dû appliquer plus souvent dans sa vie, et foncer. Tout faire pour s’en sortir. Après une très brève analyse de la situation et des lieux, elle se dit que l’évidence même est de prendre une porte et l’ouvrir. Facile, mais laquelle choisir? Il y en a tellement. Elles sont toutes identiques et ne sont inspirantes d’aucune façon. Il ne faut tout de même pas être un fin renard pour comprendre que si les portes sont numérotées, ce n’est pas pour rien. Maintenant, faut-il y aller en ordre chronologique ou prendre n’importe quelle porte par pur et simple hasard? Par curiosité, elle décide de commencer par vérifier si elles sont enclines à lui révéler ce qu’elles cachent. Elle pose une main craintive sur l’une des nombreuses poignées et fait un petit mouvement de rotation vers la droite, puis vers la gauche. Déverrouillées. L’incertitude et l’appréhension lui font par contre faire un léger mouvement de recul. Son instinct lui suggère fortement de choisir judicieusement. Elle regarde autour d’elle; tous ces chiffres tourbillonnent et se brouillent. Étourdie et nauséeuse, elle ferme les yeux, puis un chiffre se dessine dans ses pensées. Numéro 12. Sa date de fête. Heureuse, mais gênée de ne pas y avoir pensé plus tôt, elle se dirige vers sa probable porte de sortie. Enfin, c’est ce qu’elle souhaite de tout son cœur. Elle ferme les yeux, compte jusqu’à trois puis ouvre la porte.

Porte 12

La baisse d’intensité d’éclairage est flagrante et apaisante, mais pour quelques secondes seulement. Étonnée d’être allongée dans un lit à baldaquin, elle observe les alentours. Les draps sont blancs et en soie. Les rideaux autour du lit sont également blancs, mais transparents. Un vent léger, mais très froid la fait frissonner. Elle a l’étrange impression de sortir d’un paisible sommeil. Elle regarde et examine la chambre dans laquelle elle se situe et qui lui est étrangère.

Où suis-je? Comment suis-je arrivée dans cet endroit? Mais que se passe-t-il? Je n’y comprends vraiment rien. Songe-t-elle. La pièce très avancée en âge semble faire partie d’une maison ou d’un chalet laissé à l’abandon, car tout est sale et sombre. Toutes les planches sont de couleur bleu marine, presque noire, comme si le bois avait été brûlé puis aspergé d’eau. Des toiles d’araignées tapissent les plafonds et les murs, des feuilles sèches de toutes les couleurs reposent sur le plancher. Craintive, mais curieuse, Caroline sort du confort de ce grand lit pour partir à la recherche de quoi ou de qui, elle en est incertaine. Doit-elle trouver une personne pour l’aider, une clé, une réponse, un chemin, une carte au trésor? Impossible de savoir. Elle s’assoit sur le bord du matelas. Elle y pose ensuite les mains, ce qui lui procure une sensation étrange. Quelque chose ne va pas avec ses mains. Elle les approche de son visage et constate qu’elles sont couvertes d’ampoules. Elle ne se souvient pourtant pas les avoir brûlées. Ces dernières sont remplies d’eau brouillée. Intriguée, la jeune femme regarde ces bulles plus attentivement. La peur et la panique sont facilement perceptibles au travers d’une inhalation spontanée, profonde et très bruyante. Elle discerne à l’intérieur des ampoules une espèce inconnue de larves qui grouillent dans un liquide étrange. Dégoûtée, Caroline agite et frotte ses mains à toute vitesse pour se débarrasser de ces insectes répugnants. Après plusieurs secondes de danse insignifiante, ses mains sont redevenues ce qu’elles étaient jadis. Comme par magie. Inquiète et essoufflée, elle se demande dans quel monde elle peut bien se trouver. On l’a probablement droguée, car aucun endroit réel ne permet l’existence d’une telle abomination.

C’est ça! On m’a droguée! pense-t-elle, heureuse d’avoir trouvé la solution, même si ça ne l’enchante pas vraiment.

Elle devra tenir encore un petit moment, le temps que les effets secondaires s’estompent. Incertaine de vouloir savoir sur quoi d’autre elle pourrait tomber, elle décide tout de même de prendre son courage à deux mains et de se diriger vers la sortie de la chambre. Elle marche sur la pointe des pieds, comme si elle devait éviter d’annoncer son arrivée. La chambre est située à l’extrémité droite d’un corridor vide, sans décoration. Un silence glacial lui suggère que l’endroit est complètement désert. L’inconnu n’ayant rien de rassurant, et brusquement dépourvue de tout courage, elle retourne rapidement se cacher sous les couvertures. Elle soupire puis sourit. Ridicule. Jeune, sa sœur Juliette la traitait toujours de trouillarde, de poisson rouge. Association qui, dans le temps, était aussi drôle que soporifique de nos jours. Elle libère son visage des draps en se disant qu’elle avait raison.

Pas question de finir mes jours ici! Se dit-elle. Ce serait un coup dur d’avoir comme inscription sur sa pierre tombale : « Caroline, synonyme de lâche et froussarde,
prochainement incarnée en poisson rouge ». De toute façon, elle se dit que toute présence de drogue dans son système va disparaître d’ici peu et tout redeviendra comme avant. Rien de grave ne peut lui arriver. Un cri strident attire soudainement son attention et l’oblige à mettre fin à ses fabulations. Elle saute hors du lit, l’angoisse qui la rongeait s’étant mystérieusement dissipée. Quelqu’un semble en difficulté. Sans chercher à savoir les motifs qui la motivent ou seulement pour quelle raison, elle part à sa recherche, la sensation qu’elle doive à tout prix lui porter secours, peu importe le danger ou les circonstances, prédomine. Comme si elle en éprouvait le besoin. Déterminée, elle court dans le corridor et tente de suivre le signal de détresse. Elle pousse une épaisse porte grinçante, rien. La pièce est complètement vide et une fenêtre ouverte fait valser ses rideaux blancs, noircis et déchirés. Elle sort rapidement et se dirige vers la suivante. La jeune femme pousse une deuxième porte entrouverte. Au fond de la pièce, bien rangé dans le coin gauche, se trouve un lit d’hôpital. Il est dénudé de literie et d’oreillers, ses ridelles sont remontées. Son matelas vert plastifié, troué et taché, nous laisse présumer qu’il a donné plusieurs années de bon service. Aux barreaux de la couchette sont attachés ensemble les poignets et chevilles d’une mince fillette de plus ou moins une dizaine d’années. Ils sont ensanglantés à cause des liens trop serrés et de son poids. Le corps de la préadolescente pend littéralement en petite boule, dans le vide, à l’extérieur du lit. Elle est vêtue d’un uniforme d’écolière. Sa tenue est constituée d’un chandail beige à col, déboutonné et orné d’une broderie au niveau de la poitrine. Sa jupe bleu marine est plissée et courte. Elle porte des souliers noirs et des bas blancs qui remontent jusqu’au milieu de ses mollets. Ses
cheveux sont châtains et attachés en queue de cheval à l’aide d’un ruban rose. Elle n’est bizarrement pas bâillonnée et pleure comme elle n’a probablement jamais pleuré dans sa vie. Les gémissements disparaissent soudainement avant que Caroline n’entame une quelconque intervention. Le corps de la fillette devient tout à coup inerte. Sa petite tête se renverse brutalement et ses yeux se figent. Les muscles de sa mâchoire ayant probablement lâché prise laissent sa bouche entrouverte. Devant ce spectacle affreux, un frisson de terreur place au garde-à-vous, de la tête aux pieds, l’entière pilosité de Caroline. Mais ce n’est qu’au moment où les yeux de la fillette sont devenus soudainement dépourvus de pupille et d’iris que la jeune femme fut prise de nausées incontrôlables et qu’elle n’a d’autre choix que de repeindre le plancher et les murs à proximité. Cette adolescente doit d’urgence être mise en contact avec un prêtre ou un excellent médecin. Caroline se donne alors comme mission de l’aider, de la sortir de cet endroit maléfique dans un délai plus que raisonnable. D’une force incroyable, elle prend aisément la fillette dans ses bras, ses liens s’étant détachés inexplicablement seuls. Guidée pas l’instinct et une lueur qui semble vouloir lui tracer un chemin sur les murs, elle court en direction de la liberté. En sortant du couloir, le soleil et l’air frais lui apparaissent au loin. Elle s’arrête et regarde devant elle. Il ne lui reste plus qu’à traverser ce grand salon vide de meuble et d’âme. Elle scrute chaque centimètre carré redoutant un piège ou une attaque-surprise. La fillette inconsciente et toujours blottie dans ses bras, mais légère comme une plume, Caroline avance tranquillement, repoussant du pied des papiers journaux, bris de verre et vaisselles cassées. Ses yeux brillent et son visage s’illumine face à son imminente réussite qui se concrétise. Le pied prêt à franchir le seuil de la porte, la jeune femme se
fige brusquement, comme si ses chaussures étaient collées au sol ou plutôt, prises dans du béton. Pourtant, rien de perceptible ne laisse croire que quoi que ce soit ne les retienne. Ses membres inférieurs sont intacts et libres de toute agression extérieure. Elle relève la tête, honteuse d’avoir failli à ce sauvetage. Voyant la douceur du jour, la beauté du ciel et de la verdure, elle tente de se défaire de ces liens invisibles, refusant d’abandonner si près du but. Son acharnement prend cependant fin. Sentant une présence, convaincue qu’une personne se tient derrière elle, Caroline décide de se retourner. Son premier coup d’oeil n’augure rien de bon. Ce face à face avec huit enfants inévitablement morts, d’âges et de grandeurs différentes, est probablement la dernière chose à laquelle elle s’attendait. Leur aspect est vaporeux, flou, probablement aussi blême que son propre visage. Ils sont tous vêtus d’un survêtement blanc, les yeux exagérément cernés noirs. Ils la fixent durement, et n’ont aucune expression faciale. Ils restent muets, complètement immobiles. Incapable de réagir et de les quitter du regard, elle reste là, complètement terrorisée. Quelqu’un devra pourtant faire le premier geste. Elle se répète sans cesse les trois seules phrases qu’elle connaît, qui ont été construites afin de pouvoir s’encourager soi-même, car elle sait qu’elle doit sortir. Et vite. Après quelques secondes, ses pieds se soulèvent tour à tour et entament un pas de recul, puis un autre, le plus doucement qui lui est possible de bouger. Il ne faudrait surtout pas que ces enfants se sentent agressés ou brusqués. Sans les quitter des yeux, elle traverse, non sans soulagement, le seuil de la porte. Comme ils ne semblent pas éprouver le désir de la poursuivre, elle décide de continuer sa route à la hâte. Après avoir descendu quelques marches à la course et maintenant arrivée dans la rue, elle se retourne et constate que les enfants sont toujours à l’intérieur. L’un d’eux fait un mouvement vers l’avant, mais revient aussitôt à sa position initiale. Comme si une force l’empêchait d’avancer. À sa grande joie, Caroline comprend qu’il semblerait que ces enfants soient incapables de sortir de la maison. Ils se contentent de
l’observer impuissants et immobiles depuis l’embrasure de la porte. Fait déstabilisant, elle réalise que la demeure devant laquelle elle se trouve lui est étrangement familière. De l’extérieur, ces fantômes siègent dans ce qu’elle reconnaît être la maison de ses propres parents, celle dans laquelle elle est née. Étant trop jeune pour se rappeler de cette époque, Caroline avait souvent vu cette maison sur des photos. Désorientée, elle ne réussit pas à comprendre la suite des événements. Comment le vieux chalet a-t-il pu se métamorphoser ainsi et pour quelles raisons? Peut-être est-ce elle qui a changé de lieu mystérieusement? Une nouvelle intrigue se manifeste. Ses bras sont libres. L’écolière a disparu. Caroline la cherche du regard, mais la fillette demeure introuvable. Son attention est cependant vite attirée vers les enfants décédés. Ils bougent, se déplacent lentement. Ils se séparent finalement en deux groupes distincts et créent un espace. Comme pour faire un chemin, faire de la place. Comme pour laisser passer quelqu’un ou quelque chose. Elle voudrait fuir, mais la curiosité prend le dessus. Elle veut regarder, elle doit regarder. Autant savoir de quoi elle doit avoir peur. Un garçon d’à peu près cinq ans apparaît. Il avance doucement entre les deux groupes. Arrivé au seuil de la porte, il prend une petite pause puis dévisage la jeune femme. Inquiète, Caroline tente de se rassurer, se disant qu’une force quelconque l’oblige à ne pas franchir cette limite, comme pour les autres. Malheureusement pour elle, en un éclair, elle se retrouve face à face avec ce petit bonhomme. Tel le vent, il s’est transporté à quelques pieds devant elle. Il a les cheveux bruns, frisés et un visage rond couvert de taches de rousseur. Contrairement aux autres, il est vêtu d’un pyjama jaune et noir, à l’effigie de Batman. Il se présente, mais elle ne comprend pas son nom. Le fait qu’il semble réel, en chair et en os, n’a rien de rassurant. Son aspect vivant lui donne même un petit côté encore plus démoniaque. Avant même de savoir en quoi consistent les intentions du garçon, et sans prendre le temps d’y
réfléchir, elle fonce sur lui et lui assène un violent coup de poing en plein visage. Malgré son air inoffensif, il ne peut qu’être encore plus dangereux que les autres. Le contact de ses jointures sur la peau de l’enfant est comparable à frapper dans un sac plastique rempli de gélatine froide. Son expérience traumatisante et plutôt écoeurante lui coupe l’envie de recommencer. Le garçon, maintenant agenouillé suite à cette attaque, ne tarde pas à se relever. Il fronce les sourcils. Son regard est maintenant plus que menaçant, il est assassin. Sachant très bien qu’elle ne possède aucun talent de combat ou de pouvoir surnaturel, elle n’a ni les moyens ni la force d’attendre que des représailles se manifestent. Ne trouvant aucune autre solution rapide que de frapper de nouveau, elle passe outre son profond dégoût que lui a apporté le précédent échange cutané et frappe. Au moment précis où il atterrit sur l’asphalte, qui suppose être plutôt douloureux, elle saute à pieds joints, de toutes ses forces, sur sa tête, à trois reprises. Elle réalise les répercussions que son geste va entraîner et sait qu’est maintenant venu le moment où elle doit se sauver avant qu’il ne reprenne connaissance. Ce qu’elle fait dans l’immédiat. Elle prend ses jambes à son cou, mais ne peut résister à l’envie de se retourner deux ou trois mètres plus loin, puis s’arrête. Le jeune garçon est à plat ventre, toujours au sol. Ses yeux sont ouverts et toisent dans sa direction. Son visage est rouge vif, ses sourcils plongeants démontrent une accumulation massive d’agressivité dans son regard. Son petit nez et sa lèvre supérieure retroussés dévoilent de nombreuses dents acérées dégoulinantes d’un surplus de salive, tel un loup enragé prêt à décapiter sa proie. Cette fois, elle se dit qu’elle l’a probablement plus que contrarié et regrette immédiatement sa hâtive réaction. Elle jette le blâme sur son instinct de survie en mode défensif. Sans la quitter des yeux, il se relève tranquillement, remonte le bras droit devant lui, place sa main vers elle en guise d’arrêt. Puis, à une vitesse incalculable, il apparaît tout à coup à quelques centimètres d’elle laissant derrière
lui une traînée lumineuse bleutée. Caroline n’est nullement rassurée par la soudaine lassitude de son visage maintenant absent de toute forme de rage et largement situé dans son espace vital. Figée et ne sachant que faire, elle se contente de le regarder et d’attendre quel châtiment lui est réservé. Il est si près qu’elle peut sentir la froideur dégagée par sa peau. Malgré sa bouche close, son haleine inspirant la mort provoque chez elle un haut-le-coeur instantané. Soudainement, il ouvre démesurément sa gueule qui laisse s’échapper un grognement monstrueux, puis se jette sur elle, donnant ainsi l’impression qu’il va éventuellement lui avaler le visage en entier. Elle ferme les yeux de toutes ses forces.

Ne sentant aucune douleur, elle décide de n’ouvrir qu’un seul œil, craintivement, tout en serrant les dents, de peur de découvrir le fond de la gorge de l’enfant démoniaque. Elle sursaute en voyant la clarté douloureuse de la lumière qui lui annonce qu’elle est en sécurité. De retour dans son corridor muni de portes, des larmes de joie s’échappent malgré elle de ses yeux. Elle regarde rapidement dans tous les sens; elle est seule. Elle porte les mains à son visage, à la recherche de plaies, d’éraflures, mais est rapidement soulagée de constater que tout son corps semble intact. Jamais elle n’aurait pensé être aussi heureuse de se retrouver ici. Elle s’allonge au sol, sur le dos, pour reprendre son souffle et son calme. Elle remercie Dieu, deux fois plutôt qu’une.

Autant elle craignait jadis cet endroit mystérieux, autant elle apprécie en ce moment même la tranquillité que lui prodigue cette prison blanche. Elle tourne la tête vers la porte à sa droite, de crainte que quelqu’un et/ou quelque chose en sorte. Blanche et inerte. Après quelques secondes, elle revient fixer le plafond. Elle remarque l’absence d’ampoules, de néons, de fixtures ou de quoi que ce soit qui puisse produire une certaine luminosité.

Mais comment se fait-il que je ne sois pas plongée dans une noirceur totale? Se demande-t-elle. Elle reporte son attention sur la porte à sa droite, celle d’où elle vient juste de terminer un voyage aussi bizarre que terrifiant. Ça semblait si réel, aucune drogue ne peut faire cet effet. Elle le sait très bien, elle les a toutes essayées. Maintenant que cette option est écartée, l’angoisse de ne pas savoir ce qui lui arrive tente de refaire surface. – Ne pas s’éloigner de notre objectif! Sortir d’ici. Dit-elle à haute voix. Elle se dit que ce n’était définitivement pas la porte qui peut la mener hors d’ici. Quoique rien ne lui indique qu’il puisse y avoir une issue. Elle s’assoit, regarde devant elle. Une nouvelle tentative est de mise. Elle est cependant prise entre deux feux. Elle appréhende une catastrophe, une nouvelle aventure d’épouvante, mais de rester éternellement dans cet endroit clos n’est guère plus attrayant. Elle se lève, analyse les numéros sur les portes. Son deuxième choix devra être plus judicieux. Elle réfléchit. Comme elle ne connaît pas les dates de naissance de son neveu et de sa nièce, ce qui aurait été, selon elle, un choix particulièrement intelligent, elle se doit de choisir autre chose. Juliette lui avait pourtant envoyé un message pour lui annoncer ces deux événements des plus importants. Elle l’avait même invitée à venir les visiter, mais Caroline avait refusé amèrement, n’y voyant aucun intérêt. N’éprouvant pas le désir de mettre un quelconque effort à faire semblant d’être heureuse pour sa soeur, elle préféra sortir avec ses amies et noyer sa peine dans l’alcool. Elle balaya de sa vie ces irremplaçables moments de joie qui ne se
représenteront jamais et les classa très profondément dans un minuscule tiroir au fond de sa mémoire, fermé à double tour. Envahie par la honte et le regret, elle s’écroule au sol. Comment peut-elle avoir laissé l’orgueil, le déni et l’égocentrisme contrôler ainsi sa vie.

Ressaisis-toi! Ressaisis-toi! Se hurle-t-elle. Pourquoi ne pas choisir la fête de sa sœur. « Quelle date est-ce, déjà? » se demande-t-elle. Ça fait longtemps qu’elle ne lui a pas offert de vœu ni de cadeau ni une carte ni même une simple présence ou encore, un appel…

Ah oui! C’est le 9 juillet! s’écrit-elle, heureuse de ne pas avoir pas oublié. Elle s’avance vers cette porte, celle qui devrait la conduire hors d’ici. Elle hésite quelques instants, inspire profondément et ouvre.

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